Sentiment d’être devenu(e) insensible

Sentiment d’être devenu(e) insensible

— Maître, pourquoi ai-je parfois le sentiment d’être devenu(e) insensible ?

— Nous passons notre vie à poser des cloisons, ériger des murailles, et couler des chapes sur l’inconsolable, pour pouvoir continuer à avancer debout. Nous passons notre vie à conforter la conception individualiste d’une société malade en renforçant des concepts clivants : ego, identité, couple, famille, pays, race, genre. Nous passons notre vie à nous individualiser et à nous éloigner d’une « source » originelle dont nous sommes issus. Cette source dont notre ego et nos carapaces nous isolent.

— Mais alors, comment guérir de cet inconsolable, ces blessures ?

— Nous ne guérissons jamais vraiment de nos blessures, nous les enfermons, ou au mieux nous les dépassons par l’atteinte d’un autre niveau de conscience. Le surpassement de toute blessure nécessite l’atteinte d’un niveau de conscience plus élevé que celui dans lequel nous avons été blessés. L’atteinte de cette nouvelle conscience implique une introspection que seuls ceux qui sont prêts à « aller au front », et à « toucher le fond » pourront entamer. Et cela démarre souvent par l’atteinte d’un degré inacceptable, insupportable, de souffrance.

C’est, enfin, décider d’attaquer à la pioche la chape qu’ils ont coulée sur leurs traumatismes. C’est un parcours de guerrier fou, de sage malade. Un truc dans lequel tu te jettes corps et âme, pour aller au combat avec tes démons les plus enfouis, et avec ton soi. C’est entamer une destruction de toutes les couches de protection, carapaces, boucliers, pour reprendre contact avec « l’enfant intérieur », originel, en nous.

A chaque âge se forme sa conviction rassurante, sécurisante, protectrice, comme un parapluie ou un bouclier contre le vent. Alors on pense année après année le renforcer de ses expériences, le solidifier. Vient alors le jour où il nous est soudainement lourd, lourd, lourd de convictions et de certitudes, où l’on apprend le poids du superflu. Et vient avec lui le sentiment qu’il faut s’alléger et se laisser porter par le vent, noyer par la pluie, évaporer par le soleil.

Stephan Schillinger

Nathalie J Estevez

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